Mona: Quelque Chose de Dansé Pop Art

- Tu, tu… dors ? Parce que… Parce moi non. J’y arrive pas. Alors, hum.. je te regarde dormir, paupières closes, léger ronflement – oh, pardon, je, je veux dire un, un ronronnement – ton esprit et ton corps planent un peu au dessus de moi. Je, hum. Je t’entends pas penser. Je sais pas si ça m’angoisse, mais oui, oui. Oui, pour sûr tu dors.

Eh, tu dors ? Encore ? J’ai l’impression que tu t’arrêteras jamais. Et puis plus je te regarde dormir moins j’y arrive, c’est égoïste. Mais en même temps j’ai le souffle coupé, de toi, là putain. Je peux te fixer sans ciller du regard, je veux dire, je peux te dire des choses affreuses, des choses terribles dont tu ne pourras pas me blâmer. Enfin je peux te dire que je t’aime. Je peux aussi te raconter comment j’ai les mains moites quand je pense à toi, sans que tu moques. Ah c’est con hein ? Je peux te dire que je déteste ta tête de pomme le matin, parce que je, j’ai l’impression que je ne ferai rien de ma vie, que je ne sortirai plus jamais de cette chambre si tu restes là, à me regarder. Qu’un trou béant s’ouvre dans ma poitrine, que je, j’ai, j’ai l’estomac rempli de stalactites – stalactites ou stalagmites ? Je sais pas, j’ai jamais retenu la différence, tu sais toi ? Je suis sûre que tu sais – Mon corps fait des plocs, ma tête claque, mes ongles crient.

Regarde-moi, allez, regarde-moi, je te souris. Je dis des jolies choses à ton corps joli. Je te parle sans que ma raison tienne les brides de mon orgueil. Oui, bon, le, le jour je déglutis et puis je t’insulte avec ma bouche mais tu sais pas, ça, hein, que je t’étreins avec mes lèvres glacées. Je te dirai jamais ça éveillée, de la poésie de comptoir. Tu te rends comptes, tu te rendrais compte, et tu te moquerais. Ou pire tu ne saurais pas quoi dire et tu t’en irais, avec ton air bredouille et débraillé à la con, tes mains gênées et pleines d’excuses.

Là, là, pour une fois, je profite, je profite t’entends ? Non t’entends pas. Tu me fais un cadeau, tu, tu te rends pas compte, tu sais pas toi, à quel point c’est beau de parler à ton corps, ton corps tout entier, et peut-être même un peu à toi, dans un coin de ta tête muet qui ne dirais mot de notre conversation unilatérale.

Dormir si profondément, ce n’est pas possible, c’est, c’est, c’est fascinant. Une petite mort des rêves, oui, une mort élégante mais pas délicate, évidente et…oui, implacable.

Ah oui, et tu parles des fois tu sais ? Tu lances des mots, des bribes incompréhensibles sur fond de grognements sauvages. Je ris souvent quand j’en attrape une ou un. Tu prends tu sais, ta voix de petit enfant sage – à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession quand tu veux un café le matin dans le lit – et à la fois des intonations de goule mystique.

Je, si tu savais, j’ai l’impression que tu vas dormir pour toujours. C’est drôle comme le temps se suspend et s’étire des fois. « Le temps passe vite quand on s’amuse », ouais, merde non parce qu’à cet instant précis j’affirme résolument que c’est faux. Je sais pas, c’est peut-être un peu pervers de te parler comme ça sans que tu puisses répondre. À dire vrai, je m’en fiche. Voilà c’est dit, je suis soulagée. Au moins j’aurai pas ça sur la conscience.

[Elle récite en fredonnant] Tu dors, il dort, nous dormons, vous dormez, ils dorment… J’ai le sentiment étrange que tout le monde dort et pas moi. Que tout m’est offert. Le monde même, m’est offert et je ne peux donner à personne d’autre … qu’à moi-même. Quelle solitude glorieusement inutile.

Moi je veux te donner, je veux te donner des petits bouts de moi, faire des actes stupides, des choses stupides, te faire l’amour en riant, sous la pluie et, …et, et même mieux sous l’orage, j’aime l’orage, je te l’ai jamais dit d’ailleurs. Ça m’effraie et m’excite. Je trouve ça jouissif, c’est totalement incontrôlable et on se sent tout petits face au chaos du ciel immense. Bref j’aimerais…J’aimerais bien, j’aimerais… Non, je veux, je VEUX faire tout ça, je ne veux pas que tout « ça », ça soit banal, qu’on s’éteigne comme le crépuscule en campagne – c’est joli, oui ok, mais fugace -, je veux que ça parte dans tous les sens, que ça vole en éclats, que ça éclate comme une tasse à café qui nous aurait échappé des mains le matin et qui se briserait en mille morceaux et qu’on soit étonné que ça soit possible, alors que, que cette tasse paraissait si, si banalement banale de prime abord. Je veux du moche, oui, du dégueulasse, je veux des ruptures d’anévrismes à n’en plus pouvoir tant on se manque, je veux tout ça, pas les perles de pluie comme il dit l’autre, je veux des rochers de pluie, des putains de torrents de graviers de toi, putain tu comprends ?!?

Je veux te donner… Moi.

En fait, nous, ça serait un truc, non, non, pas un truc – ne te vexe pas, il y a des charmants trucs, non je ne vais pas te faire le réquisitoire du « truc » comme le réquisitoire sur l’importance vitale que revêt le citron pour nos organes, bien que… – Ah oui, donc nous deux, ce serait un truc du style dansé Pop Art.

Oui, j’ai bien dit ça, et j’y ai bien réfléchi, un truc donc, qu’on ne saurait pas définir. Un truc qui prend des abords de paris sans solde, un peu mystérieux, et intello duquel tout le monde acquiescerait d’un même homme sans réelle illumination, un truc qui te motiverait à faire tout un monologue sans savoir ce que tu vas dire, mais qui te fais dire des choses, juste dire des choses pour lancer comme ça le mot Pop Art, parce que sinon tu ne respectes pas les termes du contrat, et tu déroges à la Règle, et la Règle, elle te rattrapera dans un coin sombre, dans une ruelle mal éclairée au sud d’Aubenas, la Règle te rattrapera.

Et je fais quoi moi, si, si tu te réveilles pas ? Je veux dire, si tu veux pas jouer le jeu, si tu échappes à la Règle ? Si tu décides de pas te battre. Parce que j’ai pas envie de terminer mes jours à Aubenas moi. Je fais quoi si tu restes là, planté là comme un piquet bienheureusement endormi ? Et pas si tu te réveilles pas tout court, mais je veux dire, tout entier ? Si je ne suis juste pas… suffisamment…assez ? Si tu es simplement tombé follement amoureux de mes fesses et de mes cheveux, que tu n’aimeras qu’une fois de temps en temps ?

Je fais quoi ? Je fais quoi hein ?! HEIN ? Et tu dors encore, j’en ai marre, merde mais tu vas JAMAIS TE REVEILLER ? PARLER PUTAIN ? Être… ÊTRE TOUT, TOUT, TOUT SIMPLEMENT TOI ? ME DONNER UN PEU ?

Me faire un cadeau mais quelle connerie… Non, une offrande… ! Ô joie d’une confidence, enfin je vous remercie Monseigneur que vous êtes magnanime, dans toute votre mansuétude vous êtes grand. Et je dirai merci EN PLUS ?! Tu sais quoi ? J’en veux pas de ton don, je suis pas Emmaüs, je suis pas une putain d’une œuvre de charité, j’ai mon orgueil –de merde certes- mais j’ai ma fierté moi Monsieur.
Et puis tu ronfles, c’est bruyant et non, non, je retire c’est pas beau, non, c’est, c’est pas beau c’est un tremblement de terre, un éboulement dévastateur désagréable comme des travaux sous la fenêtre. Ouais, POP ART DE MES FESSES, MAIS mon Dieu quelle conne. Quelle conne. Je suis VRAIMENT TROP CONNE NON ? Je retire toutes les mièvreries fleuries et dégoulinantes que je viens de débiter. Tu les mérites pas. Je les pensais pas, c’est un exercice de style, une expérience quoi. Voilà, une super expérience, merci. Merci beaucoup. Quoi ? Hein ? A bientôt hein ? « À plus » COMME ON DIT ?! TU DORS ?! HEIN TU DORS OUHOUH TU DORS ?! BIEN SÛR QUE TU DORS, TOUT LE MONDE DORT, LE POP ART DORT, EMMAÜS DORT, LE PAPE DORT, NOTRE PAYS DORT, MEME LE PUTAIN DE FICUS AU PIED DE TON LIT DORT.

- Hum ? [S’étire et sourit] Bonjour… Que tu es belle le matin.

- [Sourit, l’air de se réveiller] Hey, salut… Tu veux un café ?

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